La kabbale hébraïque a la manie de gratifier son dieu unique de quantités de noms différents. Et non, elle ne l’appelle pas mon poussin ni mon petit cœur, mais plutôt Tout-Puissant, Très-Haut, Ineffable, Glorieux, Éternel, etc., des termes référant majoritairement à des qualités et attributs divins. La raison principale de cette démultiplication métonymique est l’interdiction de prononcer le nom secret de Dieu, noté dans les textes YHVH, mais auquel il convient de substituer à l’oral : Adonaï, Mon Seigneur.

D’ailleurs bien malin qui saurait l’articuler. L’alphabet hébreu étant uniquement composé de consonnes et le judaïsme interdisant de prononcer ce nom en dehors de l’enceinte du Temple qui n’existe plus depuis sa destruction en 70 de notre ère, la prononciation exacte est perdue. Il ne manque certes pas de chercheurs pour spéculer sur le sujet, mais comme aucun ne s’est encore mis à bouillir ni ne s’est élevé dans les cieux comme Élie, force est d’admettre que le mystère reste entier.

Par défaut demeurent quelques centaines de noms divins pour se consoler, certes moins explosifs, mais non dénués d’intérêt : Elohim (Dieu), Ehyeh Acher Ehyeh (Je suis qui Je suis), El (Dieu), Shaddaï (Tout-puissant), Yah (Dieu), YHVH Tsabaoth (YHVH des Armées), etc.

Parmi ces différentes appellations, les textes de la kabbale primitive évoquent, dès le 3e siècle, « un nom de 72 lettres » ou « 72 Noms de Dieu ». Une allusion qui ne sera élucidée qu’à partir du 11e siècle, dans les Commentaires du Rachi[1]. Celui-ci nous explique que ces 72 noms sont déduits de trois versets du chapitre 14 de l’Exode :

« 19 Et l’Ange de Dieu, qui allait devant le camp d’Israël, partit, et s’en alla derrière eux ; et la colonne de nuée partit de devant eux et se tint derrière eux ;

20 et elle vint entre le camp des Égyptiens et le camp d’Israël ; et elle fut pour les uns une nuée et des ténèbres, et pour les autres elle éclairait la nuit ; et l’un n’approcha pas de l’autre de toute la nuit.

21 Et Moïse étendit sa main sur la mer : et l’Éternel fit aller la mer toute la nuit par un fort vent d’orient, et mit la mer à sec, et les eaux se fendirent ; »

Chacun de ces versets comporte 72 lettres et livre une indication de mouvement, sous forme de va-et-vient : vayissa : il part ; vayévo : il vient ; vayeit : il s’étend. Les kabbalistes vont appliquer littéralement ces instructions aux lettres ; pour trouver les 72 Noms, on prend ainsi la première lettre du premier verset, la dernière lettre du second, la première lettre du troisième ; on prend ensuite la seconde lettre du premier verset, l’avant-dernière du second, la première du troisième, etc. ; à la fin, on obtient 72 trilitères de lettres. L’hébreu s’écrivant de droite à gauche, la manœuvre ressemble à ça :

72 Anges AM

Le résultat peut susciter un froncement de sourcils, puisque nous voilà avec 72 grappes de 3 consonnes. Les kabbalistes des générations suivantes vont donc s’efforcer de leur associer des voyelles, à l’aide de calculs et déductions sophistiqués. Citons parmi ceux qui ont planché sur la prononciation de ces noms : Moïse Cordovero, Abraham Aboulafia, Isaac Louria, Ibn Ezra, etc.

Bonne lecture et joyeuse aspirine à tous.

Dans la foulée, les kabbalistes leur prêtèrent des pouvoirs, des attributs et les combinèrent en système. De la mystique, nous glissons ainsi doucement vers la magie, même s’il ne s’agit pas encore de génies ni d’anges, mais plutôt de noms chargés de pouvoir.

Dans le Zohar, le Nom de 72 Lettres est associé à l’Ange Raziel, gouverneur des mystères et des secrets : « Lorsqu’Adam se trouva dans le jardin de l’Éden, le Saint, béni soit-il, lui fit descendre un livre par l’intermédiaire de l’ange Raziel, ange des régions sacrées et chef des Mystères suprêmes. Dans ce livre était gravé le saint mystère de la Sagesse. Le nom sacré de soixante-douze lettres y était expliqué […] Ce mystère est resté caché à tous les êtres célestes jusqu’au jour où ce livre est parvenu entre les mains d’Adam. » (Livre de la Genèse d’Adam).

Le « Livre de Raziel » est précisément le titre d’une compilation de textes kabbalistiques magiques, certains remontant aux premiers siècles de notre ère, dont l’un des tomes se concentre sur nos 72 Noms :

« Ceci est le Nom Explicite. C’est le commencement de tous les noms […] Ceci est le nom glorieux et honoré […]. Ils sont 72 esprits prodigieux et supérieurs divisés en trois groupes de 24 noms, et chaque section est puissante devant la force […]. Voici les merveilles de YHVH. Le Nom honorable et prodigieux est divisé en 72 Noms sortant en sainteté et en pureté de la bouche du Grand-Prêtre qui les a reçus dans une vision […] Chacun est une puissance sublime en raison de son essence. Et de chaque partie, on tire des opérations prodigieuses et vigoureuses qui proviennent de la puissance de la conjonction des noms et des images avec les puissances explicites dans le lieu, pour celui qui comprend. » [2]

Ce que l’auteur appelle « Nom Explicite » porte également l’appellation de Shem ha-Mephorash, une expression qui a commencé par désigner le nom ineffable de Dieu, le tétragramme YHVH, puis à partir du Moyen-Âge, le Nom de 72 lettres dont nous parlons ici.

Pour le deuxième trilitère yod-lamed-yod, par exemple, le Sepher Raziel livre comme description :

« YLY : Il fait allusion au Dieu suprême qui est au-delà de la miséricorde absolue, entièrement blanc, qui est la force (Gébourah) suprême. La force suprême se répand par la rosée de la bénédiction et forment quatre puissances qui l’expriment dans le verbe, et pour cela, béni-soit-il, car il est l’origine de toute origine, et son lien et sa forme l’indiquent par le verbe ».

À la Renaissance, la kabbale fut introduite en Occident et influencera profondément l’ésotérisme, à commencer par ceux que l’on appelle les kabbalistes chrétiens, des auteurs tels que Reuchlin ou Pic de la Mirandole qui, fascinés par ces 72 Noms, s’efforcèrent à leur tour d’en faire quelque chose. Ce que Virya commente ainsi : « Les premiers kabbalistes chrétiens n’ont pas compris comment les kabbalistes juifs pouvaient situer ces 72 Noms […] et ils transformèrent les 72 Noms de 3 lettres en 72 Anges dont les noms ont 5 lettres, en ajoutant des terminaisons soit en El soit en Yah » [3].

La faute en revient sans doute à Cornélius Agrippa, qui se fit un véritable devoir de fabriquer des anges. Il écrit ainsi dans le troisième livre de sa Philosophie Occulte : « Il y a un certain texte dans l’Exode, contenant trois versets, dont chacun est écrit par 72 lettres […] chaque triplicité de lettres, mises les unes après les autres, fait un des Noms qui sont les 72 Noms que les Hébreux nomment Shem ha-Mephorash ; si vous ajoutez à la fin de chacun de ces noms, le Nom divin EL ou YAH, ils font alors les 72 Noms de trois syllabes des anges dont chacun porte le Grand Nom de Dieu » [4].

À sa suite, nos trilitères vont désormais se décliner sous la forme d’anges, de talismans et de génies dans les grimoires et les traités occultes ; ils seront par la suite réinvestis par les membres de diverses sociétés occultes du 19e siècle qui les incorporèrent dans leurs rituels (en se gardant bien, en règle générale, d’en expliquer les origines), avant d’intégrer finalement ce que l’on pourrait appeler « l’angélologie pratique » contemporaine.

On les retrouve aujourd’hui dans quantité de textes, tels que les ouvrages de Lazarre Lenain, Robert Ambelain ou Jean-Luc Caradeau, qui les glisse dans des carrés magiques.

Dans Les carrés magiques des 72 génies, seront ainsi associés à chaque trilitère transformé en « génie » par l’ajout des –el et des –yah évoqués plus haut, des jours et des heures planétaires, un rituel d’évocation, les fameux carrés du titre et des sceaux. Par exemple, pour le deuxième trilitère « yod-lamed-yod » devenu « yod-lamed-yod-aleph-lamed » et prononcé Jehliel :

Caradeau01

Et dans un tableau récapitulatif des attributs :

« Jehliel – 5e Aries

Attribut : Dieu secourable

Invocation : Pour apaiser les séditions populaires et obtenir la victoire contre ceux qui vous attaquent injustement.

Palindrome : Rétablit la paix parmi les époux et la fidélité conjugale. Favorise aussi la fécondité des animaux » [5].

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Melmothia, 2017.

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[1] Rabbi Chlomo ben Itzhak HaTzarfati dit « Rachi », est né à Troyes vers 1040 et décédé en 1105. Il est surtout connu pour ses commentaires sur la Bible hébraïque et le Talmud. Il compte parmi les figures les plus influentes du judaïsme.

[2] Sepher Raziel, traduction par HieroSolis, éditions Hermesia / Alliance Magique, 2017.

[3] Les 72 Puissances de la Kabbale, Virya, Editions Lahy, 1998.

[4] La Philosophie Occulte ou la Magie, 3 Tomes, Cornélius Agrippa, éditions de la Clef d’Or / Alliance Magique, 2015.

[5] Les Carrés Magiques des 72 Génies, Jean-Luc Caradeau, édition Hermesia / Alliance Magique, 2017.