Bonjour,

Ça y est, l’équinoxe d’automne est là : d’après ma compréhension du calendrier, ce n’est non pas le début de la saison, mais à la fois son apogée et sa quintessence. Les jours avaient déjà commencé à diminuer : après quelques heures d’équilibre, les nuits vont désormais prendre le dessus. Et avec la nuit, la période de l’introspection, de la descente dans les profondeurs, bref, de la descente dans les Enfers personnels. Les grecs ancien, et avant eux les crétois ne s’y trompaient pas : c’est précisément durant les neuf jours précédent l’équinoxe qu’ils célébraient les Grands Mystères d’Éleusis, l’un des cultes les plus populaires de l’époque. On y célébrait la descente de Perséphone aux Enfers, on y rejouait le mythe relaté par l’Hymne homérique à Déméter, et l’on y initiait qui le voulait (hors quelques critères d’exclusion) aux Mystères de la Vie et surtout de la Mort.

Les Grands Mystères suivaient un protocole dont il nous est parvenu des bribes, mais je me concentre aujourd’hui sur tout ce qui peut être ré-exploité dans une cuisine : rappelle toi, ça fait partie de mes marottes ! Je ne serai donc pas exhaustive ! Parmi les rites célébrés, donc, voici ce que l’on pouvait trouver…

Le sacrifice du porcelet :

Avec l’automne commence la saison des sacrifices animaux, comme je l’ai déjà évoqué autour de Lammas. Il semblerait que lors des Mystères d’Éleusis, c’était sur un cochon de lait que s’abattait le sort, suite à un bain dans la mer, pour entériner la dimension purificatrice de ce dernier. Le sacrifice de l’animal dans une telle optique se retrouve ailleurs dans le rite du bouc émissaire, que l’on chargeait de tous les pêchés et que l’on envoyait mourir seul dans le désert. Ici, toutefois, la viande était par la suite ingérée. La logique voudrait donc qu’il ne s’agisse pas de charger le pauvre animal de nos vices. En revanche la truie et par voie de conséquence le porcelet sont des animaux traditionnellement associés à Déméter : il est tout à fait possible qu’il s’agisse là d’une requête auprès de la Déesse, de la Terre elle-même, ayant pour objet la purification et pour offrande, le porcelet.

A adapter dans une cuisine moderne, j’orienterai la démarche vers la préparation d’un rôti de porc, par exemple, ou d’une tourte à la viande : les cochons de lait sont autrement plus sportifs à préparer, demandant surtout une logistique particulière.

Le sacrifice de l’orge et du millet :

Voilà une pratique bien moins sanglante qui conviendra mieux à tous les régimes alimentaires ! Sauf que… Il ne faut pas les manger ! Et oui, l’orge et le millet sont manifestement des offrandes parmi les plus sacrées, puisque même les prêtres ne pouvaient « partager » avec la Déesse, ici, une fois de plus, Déméter ! Faut-il rappeler que les céréales cultivées sont le don de Déméter aux hommes, suite à sa sombre expérience ? Bien plus qu’une déesse fertile (la truie est, entre autres, un symbole d’extrême fertilité), Déméter est une déesse nourricière et tous les grains, fondement de l’alimentation grecque, lui sont consacrés ! Tu pourras donc remplir deux bols et les poser sur un autel bel autel spécialement conçu pour l’occasion, auquel tu pourra ajouter des bougies évoquant les torches elles aussi rituelles, et disposer tout ceci au milieu de la table à manger !

Toutefois, dans une démarche un peu similaire, on pourra facilement agrémenter son repas de grande quantité de céréales et puis, pourquoi pas, d’un pain maison au pavot ! Au passage, on pourra en profiter pour prier en faveur d’une grande abondance financière dans nos vies. L’avantage des Mystères d’Éleusis, c’est qu’ils célèbrent la vie et la mort, à travers les visages de Déméter et Perséphone, mais aussi à travers celui d’Hadès… la fertilité et la richesse contenue par les sols même endormis, à tous les nivaux !

Le kykéôn :

Enfin un rite de véritable cuisine sorcière ! Le kykéôn est une boisson dont on sait de source sure qu’elle était avalée par les prêtres suite à la rupture d’un jeûne (je ne reviendrai pas sur le jeûne pendant la période des Mystères, car je pense que le jeûne rituel mérite un article spécifique !). Elle était composée de lait de chèvre, de menthe et d’épices diverses (dont on n’a pas le détail). Ce qui est particulièrement intéressant ici, c’est la menthe. En effet, les Métamorphoes d’Ovide font état d’un épisode tout particulier du mythe de Perséphone et Hadès : la nymphe Minthé serait tombée amoureuse d’Hadès et devant l’indifférence de celui-ci, aurait commencé à calomnier Perséphone… celle-ci, moyennement satisfaite, l’aurait selon les versions piétinée puis transformée en menthe, ou l’inverse. Et dans d’autres encore, ce serait Déméter qui aurait piétiné la nymphe pour sauvegarder l’honneur de sa fille. Dans tous les cas, la menthe devient une plante éminemment associée à chacun des trois grands protagonistes de ces Mystères : sa présence ici et bien loin d’être anodine ! C’est une boisson d’autant plus sacrée que c’est celle qui aurait restauré Déméter alors qu’elle cherchait sa fille et qu’elle n’avait plus ni faim ni soif. L’action de la menthe sur le système nerveux et les états psychiques perturbés doit tenir son rôle dans cette histoire.

Le Kykéôn ne demande qu’à être ré-exploité, pour être bu en fin de repas par exemple, ou le lendemain matin avant le petit déjeuner (et rester ainsi dans la symbolique de la rupture du jeûne, celui de la nuit). Le lait de chèvre pourra évidement être remplacé facilement en cas de végétalisme ou d’intolérance, quant aux épices, elles restent à ta discrétion ! Ça ne pourra être qu’une inspiration, mais la cuisine, si ce n’est pas un peu créatif, c’est passer à côté du concept !

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Te voilà paré de nombreuses idées pour célébrer joyeusement l’équinoxe… pas tout à fait Mabon, je te le concède, mais une petite association d’idées n’est pas très compliquée à faire : que fait Déméter, tous les ans, si ce n’est sacrifier sa fille aux puissances de la Mort pour qu’elle rejaillisse tous les ans au printemps ? Et bien figure toi que Mabon aussi, meurt tous les ans à cette période… et qu’il est « le divin fils de la divine mère » (qui se trouve tout à fait par hasard être une déesse de la terre…). Est-ce que ça ne tomberait pas follement bien ?

Alors n’hésites pas à t’inspirer des Grands Mystères : si cela s’accorde avec tes convictions ou de tes tolérances, mange un rôti de porc ou une tourte à la viande. Accompagne tout ça de céréales, de légumes d’automne (on n’en a pas parlé, mais c’est toujours bon pour le transit) et d’un petit lait à la menthe. Festoie avec des gens de confiance, qui partagent ou sont ouverts à tes expériences, et n’oublie pas de poser un autel éphémère au milieu de la table, en l’honneur du cycle de la vie et de la mort qui nous permet de nous nourrir, et de vivre. Souviens toi qu’à ton tour, tu mourras et que ta mort servira à perpétuer le cycle.

Les initiés des Mystères d’Éleusis apprenaient à ne plus craindre la mort : ils s’assuraient d’être bien accueillis aux Enfers, et plus tard, d’avoir une réincarnation agréable. Aujourd’hui, on peut manger et festoyer en se disant que la meilleure suite à notre trépas, c’est au moins la certitude que nos atomes trouveront d’autres corps physiques à construire, comme ceux que l’on ingère nous permettent de fabriquer notre chair et nos os. Peut-être que l’initiation d’Éleusis, aujourd’hui, et au delà de toute considération concernant l’âme et ses éventuelles transmigrations, c’est que rien ne se perd, rien ne se crée, mais tout se transforme cycliquement, et que c’est bien ainsi.

Crédits : Photo par Alisa Anton sur Unsplash