Il fut un temps où la magie était l’un des secrets les mieux gardés au monde. Puissante et mystérieuse, elle se terrait dans les pages jaunies de vieux manuscrits ; elle se dissimulait derrière les mots de langues anciennes, mortes depuis des siècles ; elle se faufilait dans les yeux usés d’hommes craints et révérés. Mais aussi, elle se tapissait dans les chaumières de femmes parfois inquiétantes, elle se glissait dans les ombres de la forêt, elle luisait dans le regard insondable de leur chat noir…

Puis vint l’imprimerie ; et peu à peu, les grimoires se mirent presque à proliférer : La Philosophie Occulte, la Poule Noire, les Clavicules de Salomon, le Lemegeton, le Dragon Noir, le Liber Juratus, le Livre d’Honorius, l’Almadel… La magie était toujours aussi mystérieuse, mais le cercle de ses adeptes s’était élargi. Les procès s’ouvrirent ; les bûchers s’allumèrent ; les sorcières y périrent – moins qu’on ne le dit souvent, mais tout de même en assez grand nombre.

Cela dura un temps. Puis un nouveau paradigme s’empara du monde : la Science. La magie fut reléguée au rang de superstition. Vidée de son mystère et de sa puissance, elle ne fut plus qu’un objet de ridicule, obscur sujet d’étude pour des gens désœuvrés.

Mais elle ne mourut pas. Elle fut préservée, sans doute précisément grâce à ce qui lui avait coûté son aura de mystère. Conservée dans les pages des grimoires, échappant aux autodafés parce qu’on n’y croyait plus, elle fut étudiée patiemment par des individus ou par des groupes divers, qui nous l’ont transmise.

Nous sommes les héritiers de ces deux paradigmes : la science et la magie. Nous vivons dans un monde où la technologie, face visible et tangible de la science, règne en maîtresse absolue. Et qui s’en plaindrait, voyant la liberté qu’elle nous apporte ?

Nous sommes aujourd’hui au terme d’un processus. Au commencement d’un autre, sans doute, car en chaque fin de cycle se cache le début du suivant, mais nous ne le voyons peut-être pas encore distinctement.

La magie n’est plus secrète. Au lieu de se dissimuler, elle se dévoile ouvertement, partout, dans les rayons des librairies et des supermarchés, sur les sites et les réseaux sociaux d’internet. Au lieu de ne concerner que de rares cénacles d’initiés courbés sous le poids des ans, elle touche un nombre croissant d’individus, souvent jeunes, œuvrant à leur magie seuls ou en petits groupes informels, non pas dans des lieux reculés, loin de la ville, ou dans des pièces secrètes, à l’abri des regards, mais dans leur salon, dans leur chambre, séparés les uns des autres par des centaines de kilomètres, mais dévoilant sur la « place publique » d’internet les antiques mystères des âges enfuis : les invocations secrètes, les rituels les plus puissants, les noms des anges et des démons, les techniques d’interprétation des rêves, du tarot, des runes, des lignes de la main, tout est là, tout est à notre portée, à un clic ou deux de distance.

Mais ne rêvons pas. La magie est visible partout dans notre monde, mais elle reste invisible pour le grand nombre. Certes, elle est accessible, de nombreux ouvrages vous expliquent comment accéder à sa puissance (je ne les nommerai pas : je ne veux ni faire de la publicité, ni offenser ceux que je serais forcé d’omettre), les grimoires anciens sont disponibles gratuitement sous forme numérisée, d’innombrables textes et articles vous en parlent. Mais elle est rarement prise au sérieux. Elle reste un objet de risée. Qu’il s’agisse des secrets de l’hermétisme ancien, des rites de la Wicca, des mystères de la Kabbale (juive ou chrétienne) : tout cela n’est, pour le commun des mortels, que jeu et amusement pour des simples d’esprit.

La magie n’a pas retrouvé son aura de mystère et de danger ; et elle n’a pas non plus regagné ses lettres de noblesse. Mais avec internet et les réseaux sociaux, avec les sites personnels, les blogs, les archives de documents scannés, elle a acquis une dimension nouvelle : le partage. Ce qui autrefois ne se transmettait que de maître à disciple, ou ne se trouvait qu’au terme d’une longue quête, peut maintenant être échangé entre tous ceux qui pratiquent les arts occultes. Cette nouvelle technologie a resserré les liens, elle a permis la naissance de vastes communautés de magiciens, de chamanes et de sorciers. On a beau les nommer « virtuelles », ces communautés sont bien réelles. Même la langue n’est plus un obstacle, grâce aux outils de traduction automatique, imprécis et insuffisants, certes, mais malgré tout bien utiles à ceux qui veulent explorer la magie d’autres horizons.

Ne soyons pas naïfs : ces communautés ne sont pas des lieux idylliques peuplés de bisounours. Elles sont souvent en guerre ouverte les unes contre les autres ; et on voit des individus capables, presque dans le même souffle, d’appeler à l’amour universel et de maudire ceux qui les contredisent. Chacun prêche pour sa paroisse ; bien peu sont capables de faire preuve d’esprit de tolérance, beaucoup veulent à tout prix que leur voie soit la bonne, et que les autres soient fausses. Ce genre de « magie » ressemble à s’y méprendre à un enseignement sectaire : nous voici dans le domaine de ce que certains magiciens anglo-saxons nomment « l’inflation de l’égo », une sorte d’orgueil qui les pousse à lutter (dans l’arène virtuelle d’internet) pour asseoir leur domination sur autrui. Pas grand-chose de magique là-dedans…

Il y aura toujours aussi des groupes secrets. Le magicien a le goût du secret profondément ancré en lui. Beaucoup rêvent de faire partie d’un groupe occulte, détenteur de traditions millénaires et de mystères anciens. Ces groupes, encore aujourd’hui, existent bel et bien ; mais parallèlement, on en voit se déclarer publiquement sur le Net, recruter leurs membres au travers du réseau invisible qui relie nos ordinateurs. Pour quelques dizaines d’euros, vous pouvez être initiés aux mystères de la Kabbale, de l’alchimie, de l’hermétisme, de la Wicca, que sais-je encore ? D’autres proposent leurs enseignements gratuitement ; une magicienne anglaise que je connais a mis en ligne tout un enseignement magique progressif, accessible sans dépenser un centime – mais parallèlement, elle a publié sur Amazon les livres regroupant ses cours.

La magie semble ainsi, à l’ère d’internet, être devenue un produit de consommation comme un autre. Si pour un certain nombre elle est le cœur même de leur existence, le moteur de leur vie, pour beaucoup elle n’est qu’un passe-temps, un moyen d’échapper à la grisaille du quotidien, comparable au cinéma de divertissement ou aux jeux de société.

Certains ultra-traditionalistes hurlent ou se désolent en voyant cet état de choses. Galvaudée comme elle paraît l’être, la magie leur semble avoir perdu une part essentielle de son identité. Si certains haussent les épaules et poursuivent leur chemin, d’autres, tout en multipliant les appels au secret, restent bien présents sur le Net, histoire de montrer qu’ils sont dépositaires de perles bien trop précieuses pour être distribuées aux misérables pourceaux que nous sommes – sauf, bien sûr, contre une forte somme d’écus sonnants et trébuchants !

Un bien de consommation, ou une histoire d’argent. Est-ce là tout ce qui reste de la magie à notre époque ?

À mon avis, non. Car la raison d’être du secret qui entourait la magie n’est pas forcément celle que l’on croit. Et le fait qu’elle soit désormais si facilement accessible peut en fait jouer le même rôle.

Si la magie était si soigneusement protégée, c’était avant tout pour en écarter les simples curieux, les faibles d’esprit, les gens trop intrépides et imprudents (souvenez-vous de l’apprenti-sorcier, mis en image par Disney dans Fantasia). Seuls pouvaient la trouver ceux qui faisaient preuve de patience, de persévérance et de suffisamment de discernement pour ne pas se laisser aveugler par des miroirs aux alouettes.

De nos jours, on trouve facilement une forme ou une autre de ce qu’on peut appeler « magie » (toute tentative de définition dépasserait largement le cadre de cet article). Mais pour percer réellement ses secrets, et pour réellement parvenir à la faire entrer en soi et à la faire agir pour soi, il faut toujours autant, si ce n’est encore plus, de persévérance et de discernement. Les voies erronées ou les arnaques pullulent ; les enseignements inutiles sont innombrables. Le tout ressemble à une forêt enchevêtrée, à une jungle impénétrable parsemée de pièges.

Il faut certainement plus de discernement et de persévérance pour devenir un magicien à notre époque connectée qu’à la Renaissance. Quant à la patience, dans notre société où tout va si vite, où on a du mal à attendre même une semaine pour une livraison, le simple fait de devoir pratiquer pendant des mois ou des années des exercices dont la finalité n’est pas évidente et dont les résultats ne sont pas toujours visibles (oui, la magie c’est ça, au début tout au moins) est une épreuve difficile : ceux qui la surmontent méritent certainement de jouir du fruit de leurs efforts !

En définitive, le nouveau paradigme scientifique, et sa conséquence la technologie informatique, ont rendu service à la magie. Ils l’ont largement débarrassée des poursuites et des condamnations des autorités civiles et religieuses (du moins, dans notre société occidentale). Ils lui ont donné de nouveaux moyens de diffusion, de nouveaux outils de réflexion et d’échange, un accès plus large à des produits autrefois trop rares (plantes, encens, et matériaux divers). Et si les voies sont plus larges et plus droites, la porte des mystères à laquelle elles conduisent reste fermée aux dilettantes et aux amateurs. La magie se vit aujourd’hui comme autrefois : dans le secret.

Hervé