« Nous créons nos propres dieux, et non le contraire. Nous les définissons, nous leur donnons forme et ceux-ci, en retour, nous guident et nous définissent. Nous vivons dans un univers tissé de contes et d’histoires. Des extra-terrestres étudiant notre planète seraient probablement déconcertés par notre obsession de la fiction. Nous lisons des romans, allons au cinéma, regardons la télévision ; depuis des siècles, nous nous appliquons à sculpter les murs de nos habitations de fictions — notre histoire elle-même est constamment filtrée par des scénarios dramatiques. Pourquoi ? Nous utilisons les aventures de nos héros, de nos dieux, de nos démons, nos réalisations, nos échecs, nos cauchemars et nos rêves, afin de préserver ce qui est advenu, transmettre nos valeurs, dépasser nos peurs, ritualiser, instruire et prendre du plaisir. Les humains ne se révèlent brillants ou géniaux que lorsque le cours des événements devient anormal. C’est la base de tout bon conte. Que faites-vous lorsque vous êtes opprimés et que vous devez combattre pour survivre ? Que faites-vous lorsque Dieu est mort et qu’il n’y a plus de règles ? Quel type de personnalité, d’honneur ou de justice, émerge lorsqu’il n’y a plus de Dieu pour juger ni la crainte de brûler dans le brasier éternel ? C’est là que les choses deviennent intéressantes. »

Blanche Barton, Grande prêtresse de l’Église de Satan.

Dans les années 1920, le magazine américain Weird Tales, spécialisé dans la science-fiction et le fantastique, commença à publier régulièrement des nouvelles d’un certain Howard Philip Lovecraft, un auteur destiné à devenir mondialement célèbre. Cependant, celui qu’on surnommera « le maître de Providence » ne connut pas la gloire de son vivant. Seul un petit nombre de ses œuvres furent éditées, principalement dans des périodiques bon marché. Après sa mort en 1937, sa popularité évolua de façon spectaculaire, en grande partie grâce à son ami August Derleth qui fonda la maison d’édition Arkham House et enrichit par ses propres écrits ce que Lovecraft appelait sa « Yog-Sothotherie », tandis que d’autres écrivains ajoutaient leurs propres récits et divinités au panthéon, inventant de nouveaux grimoires « interdits » pour tenir compagnie au fameux Nécronomicon. Parmi ceux-ci : Clark Ashton Smith, Robert E. Howard, Frank Belknap Long, Robert Bloch, etc.

L’une des conséquences les plus étranges de cet effet boule de neige et du succès considérable qui s’ensuivit, fut le développement, dans la seconde moitié du 20e siècle, d’un domaine original : la « magie Lovecraftienne », autrement dit l’intégration du panthéon imaginé par Lovecraft et ses complices dans les pratiques occultes.

Mais n’allez pas croire que ses adeptes s’attendent à voir des créatures tentaculaires se matérialiser dans leur salon. Ainsi que le rappelle Andrieh Vitimus dans son « bannissement du Patronus », l’adaptation d’un monde fictionnel requiert quelques aménagements, « la magie semblant fonctionner un peu différemment dans notre monde et dans celui d’Harry Potter ».

Par ailleurs, il existe non seulement, plusieurs façons de pratiquer la magie lovecraftienne, mais également plusieurs façons de la théoriser.

Lovecraft_AMRappelons d’abord que, de son côté, Lovecraft s’est toujours défini comme « un matérialiste absolu », hostile aux religions comme à toute forme d’ésotérisme. Il s’intéressa d’ailleurs très peu au domaine, préférant se fier à son imagination qu’à des croyances qu’il méprisait. Lorsque William Lumley affirma, dans une lettre datée de 1933, que ces textes étaient : « de véritables agents des puissances invisibles délivrant des allusions trop sombres et trop profondes pour la compréhension humaine », Lovecraft commenta avec humour : « Bill m’assure qu’il a pleinement appréhendé mon Cthulhu et mon Nyarlathotep… Il pourra donc m’en révéler plus sur eux que je n’en sais moi-même ». Et, dans un autre courrier, adressé à Clark Ashton Smith : « Il est convaincu que toute la bande […] est une réunion d’agents de Pouvoirs invisibles […]. Nous pouvons très bien penser que c’est de la fiction que nous écrivons, et même (idée ô combien absurde !) ne pas croire en ce que nous écrivons, mais au fond nous disons la vérité à notre corps défendant » [1].

L’occultiste britannique et disciple d’Aleister Crowley, Kenneth Grant sera le premier à reprendre cette idée selon laquelle Lovecraft aurait été « un visionnaire malgré lui » et à introduire des éléments du panthéon dans son système magique. Dans The Magickal Revival, paru en 1972, il écrit :

« Des auteurs tels qu’Arthur Machen, Brodie Innes, Algernon Blackwood et H.P. Lovecraft appartiennent à cette catégorie. Leurs productions et récits entretiennent des affinités remarquables avec certains aspects du culte crowleyien évoqués dans ce chapitre, c’est-à-dire l’existence d’atavismes résurgents attirant les gens vers la destruction. Ce peut être la vision de Pan dans le cas de Machen ou Dunsany, ou de plus inquiétants marchés passés avec les habitants de dimensions interdites, comme dans les histoires de Lovecraft où le lecteur est plongé dans un monde de noms barbares et signes incompréhensibles. Si Lovecraft ignorait jusqu’au nom d’Aleister Crowley, ses fictions reflètent pourtant, bien que d’une façon distordue, certains motifs saillants des travaux magiques de Crowley » [2].

Si l’argumentaire qui suit, justifiant le rapprochement avec Crowley, s’avère plutôt bancal, l’idée elle-même va faire son chemin. En premier lieu, son ami Michael Bertiaux reprit certains dieux lovecraftiens en les adaptant à ses propres conceptions occultes inspirées du vaudou.

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Extrait d’une illustration de l’ouvrage Hecate’s Fountain de Kenneth Grant (Skoob, 1992) dans laquelle les dieux lovecraftiens trouvent leur place dans l’arbre de vie.

Les adeptes d’un Lovecraft occultiste à son insu rappellent que celui-ci affirmait puiser les trames de ses histoires dans ses rêves. Il rapporta notamment avoir été visité en songe, durant son enfance, par des créatures qu’il appelait des « Night Gaunts ». Ces êtres sans visages aux ailes de chauve-souris l’auraient entraîné vers des scènes bizarres au sommet de montagnes imposantes — un paysage archétypal qui trouvera son expression dans ses œuvres de fiction, par exemple dans sa description du « plateau abominable de Leng ». Or, les rêves sont généralement considérés comme étant la porte d’entrée vers l’inconscient et ses mystères, parfois vers l’astral ou d’autres dimensions. Dans Le Culte de Cthulhu, Frater Tenebrous affirme : « Lovecraft est un cas particulièrement intéressant de transmission de la « connaissance occulte » par le biais du rêve, en ce sens qu’il a été l’un des rares auteurs à écrire efficacement sur le surnaturel sans croire consciemment au matériau dont il était le véhicule. Au contraire, il a toujours violemment nié la réalité des phénomènes occultes, tout en utilisant ces manifestations dans ses fictions » [3].

TrapezoidAML’époque où parurent les premiers ouvrages de Kenneth Grant fut également celle de la fondation de l’Église de Satan par Anton Szandor LaVey, un grand lecteur de Lovecraft dont le premier groupe s’appelait Order of The Trapezoid en référence au « trapézoïde étincelant » de la nouvelle « Celui qui hantait les ténèbres ». De Lovecraft, LaVey retiendra par ailleurs l’idée de « géométrie maudite », une sorte de Shar Shi à base d’angles irréguliers susceptibles de perturber l’esprit.

L’ouvrage Les Rituels Sataniques propose par ailleurs de s’essayer à « l’Appel de Cthulhu », mais cette cérémonie doit moins au Pape Noir lui-même qu’au schismatique Michael Aquino, d’après lequel les écrits de Lovecraft sont parfaits pour permettre des « manifestations objectives de l’univers subjectif » et « dépasser l’état d’esprit bêtement rationnel de l’humanité moderne », une tâche facilitée selon lui, par l’usage de la langue yuggothique qu’il mit au point en s’inspirant des textes de Lovecraft. « Il y a quelques années, raconte Aquino, j’ai rédigé les deux sections portant sur H.P. Lovecraft — l’introduction et les rituels — pour le livre. Développer le jargon qui devint le « langage sans nom », le yuggothique, pour la Cérémonie des Neuf Angles et l’Appel de Cthulhu, me prit environ deux mois ». Les rituels proposent donc ce genre de formules : « V’kresn vuy-kn grany’h arksh ty’h nzal’s naaghs wh’rag-ngla oth’etryn-yal El-aka gryenn’h ».

À partir des années 80, les groupes occultes pratiquant la magie lovecraftienne se multiplièrent avec l’enthousiasme des lapins de Fibonacci. Le plus célèbre demeure The esoteric Order of Dagon (EOD), un ordre fondé par Steven Greenwood en 1980, sous l’influence et avec les encouragements de Kenneth Grant, qui se présente comme « un groupe d’initiés explorant les relations entre les fictions d’H.P. Lovecraft et d’autres concepts occultes ». L’EOD connut un certain succès et se constitua en un réseau plutôt lâche de loges, en Espagne, en Angleterre et en Amérique. Peuvent être également cités parmi les ordres les plus connus : le Culte de Cthulhu, fondé par Venger Satanis ; la Lodge Magan, une branche de Dragon Rouge fondée par Asenath Mason ; le Convent Nyarlathotep créé par Phil Hine ; la Miskatonic Alchemical Expedition (MAE) de Bill Siebert qui, comme son nom le suggère, alliait magie lovecraftienne et prise de psychotropes.

Si l’EOD connut une certaine longévité, la majorité de ces groupes ont une durée de vie plutôt brève, les pratiquants de ce type de magie étant généralement individualistes, assoiffés d’expériences toujours nouvelles et dotés d’un humour particulier. Il faut dire qu’entre temps, une nouvelle mouvance sous forme de pied de nez avait fait son apparition dans le paysage occulte : la Chaos Magic se distingue notamment par l’idée que la foi est opérante par elle-même. Autrement dit, un système de croyances sera efficace, indépendamment de son caractère, vrai, faux, traditionnel ou fictionnel. Les adeptes de cette « méta-croyance » n’adhèrent à aucun dogme, sautent d’un paradigme à un autre et empruntent à des domaines aussi divers que la magie cérémonielle, les théories scientifiques, la fiction, les religions, etc. tout cela passé au filtre de l’expérimentation individuelle. On vit ainsi apparaître, à la même période, des systèmes magiques basés sur l’univers de Star Trek, de Star Wars, ou d’Harry Potter. Dans son Chaos Prêt à Cuire, Phil Hine, un adepte anglais de la Chaos Magic, fondateur du Convent Nyarlathotep et auteur du Pseudonomicon, commente :

« Lovecraft lui-même pensait que la peur, et spécialement la peur de l’inconnu, était la plus forte des émotions liées aux Grands Anciens. La raison pour laquelle j’aime occasionnellement travailler avec ces mythes est que les Grands Anciens sont extérieurs à la plupart des mythologies humaines, reflets des ombres des Géants des Mythes Nordiques, des Titans préolympiens des mythes grecs, et autres groupes de bâtisseurs de mondes estimés trop chaotiques pour la société bien élevée des dieux de l’univers ordonné.

Une autre chose qui m’attire là-dedans, c’est la nature de ces Grands Anciens, des êtres indistincts qu’on ne peut entrevoir que partiellement ; ils ne peuvent être assimilés ni intégrés à aucun système orthodoxe de magie et je m’amuse beaucoup à inventer des façons de travailler avec eux. Les Grands Anciens ont une nature très « primitive », laquelle me fournit l’énergie émotionnelle nécessaire à l’exploration magique […]. Et donc, dans un rituel axé sur les mythes de Cthulhu, rien n’aidera à faire monter la pression nécessaire à la magie si ce n’est adopter la conviction qu’en cas d’erreur Cthulhu vous engloutira ! Certes, en dehors du rituel, il n’est nul besoin de croire en Cthulhu, même si… tiens, à l’instant même, alors que j’écris, apparaît à ma fenêtre une forme visqueuse… non ! NOOOON ! … (hum, désolé pour ça) » [4].

La valse entre fiction et systèmes traditionnels se théorise donc de différentes façons suivant les courants et les adeptes : tandis que, pour certains, Lovecraft aurait eu involontairement accès à certains contenus occultes, notamment par le biais de ses rêves, d’autres pensent que le panthéon, en tant que produit de l’inconscient de son auteur, est susceptible d’entrer en résonance avec les archétypes de l’inconscient collectif, d’autres enfin avancent qu’une fiction est aussi valable qu’un système traditionnel en termes d’efficacité. Ces approches tendent bien entendu à se mêler pour autoriser toutes les audaces.

En guise de conclusion, faisons un détour par un grimoire qui n’a jamais existé que dans l’imagination d’un auteur qui aurait lui-même déclaré : « Si la légende du Necronomicon continue à grandir, les gens vont finir par croire qu’il existe vraiment ». La première mention nominative de ce texte se trouve dans une nouvelle intitulée « Le Molosse », rédigée en 1922, dans laquelle deux personnages patibulaires s’essaient à l’identification d’une amulette fraîchement extraite d’une tombe. Lovecraft écrit : « Nous y reconnûmes tout de suite, la chose dont il est question dans le Nécronomicon, l’ouvrage interdit de l’arabe fou Abdul Alhazred, le symbole spirituel et spectral du culte nécrophage de l’inaccessible Leng au cœur de l’Asie centrale ». Les années suivantes, une dizaine d’autres récits s’enrichiront d’allusions ou de références au Nécronomicon. Puis, en 1927, l’auteur de Providence entreprendra d’y consacrer un texte entier : History of The Necronomicon, qui ne paraîtra qu’en 1938, c’est-à-dire un an après sa mort.

Dès 1936, parut dans la presse une publicité proposant d’acheter le Nécronomicon pour 1,49 $, une plaisanterie de Robert Bloch si l’on en croit H.P. Lovecraft ; dans la foulée, des bibliothécaires farceurs l’ajoutèrent également à leur catalogue. Cependant jusqu’en 1973, personne n’alla jusqu’à éditer officiellement un ouvrage portant ce titre. L’honneur en revint à la maison d’édition Owlswick Press qui fit remplir des pages entières d’une fausse écriture ressemblant à de l’arabe et demanda à Lyon Sprague de Camp de rédiger la préface.

Simon2 AMMais les choses vraiment sérieuses commencèrent en 1977-78 lorsque deux Nécronomicon parurent coup sur coup : le premier est généralement désigné sous le titre de Nécronomicon de George Hay du nom de son éditeur, ou Nécronomicon de Langford et Turner. Préfacé par Colin Wilson, il se présente comme une compilation mal assortie de textes, agrémentée d’invocations tout aussi décousues, ce qui ne l’empêcha pas de devenir un best-seller. Le second est le plus célèbre des Nécronomicon, celui de Simon, couramment surnommé le Simonomicon, qui pioche allégrement dans la mythologie assyrienne et dont les sceaux occultes ont fait le tour du monde. Ces deux livres connurent un succès mondial et firent couler beaucoup d’encre, certains les supposant authentiques, contre toute vraisemblance.

D’autres Nécronomicon virent bien entendu le jour, certains s’affichant comme sérieux, d’autres parodiques, poétiques, expérimentaux, etc. L’occultiste réputé Donald Tyson a ainsi décliné plusieurs ouvrages sous le signe de ce grimoire et même édité un Tarot du Nécronomicon. Plus récemment, un auteur inconnu a déposé aux éditions Chronos Arenam un Nécronomicon s’ouvrant par une dédicace à Azathoth et proposant, entre autres, au lecteur un flirt sadomasochiste avec les servantes du même dieu. L’ouvrage utilise abondamment la langue yuggothique et les classiques hymnes invocatoires aux grands anciens : « Ô Yog-Sothoth ! Toi dont la venue provoque l’ébahissement et l’effroi, Chose dont le Nom est Terreur, Chose dont les Actes sont Miracles ! Octroie-moi de participer à la Gloire de tes Globes ! Permets-moi d’entretenir par les miséricordieux effets de cette cérémonie à Toi dédiée, une relation particulière avec (citer le Globe concerné) ! » [5].

L’incroyable célébrité du Nécronomicon, qui se résume surtout à un titre et de rares extraits posés çà et là dans l’œuvre de Lovecraft, est en partie précisément due à cette absence de contenu, une inscription « en creux » qui laisse libre court à l’imagination. Et à force d’y revenir durant une grosse décennie et d’être relayé par ses collègues de plumes, H.P. Lovecraft est parvenu à rendre son grimoire à la fois mythique et presque tangible, celui-ci se retrouvant régulièrement, dans ses nouvelles, sur les rayonnages de diverses bibliothèques aux côtés d’ouvrages occultes existants et entre les mains de personnages qui n’en demandaient pas tant. Comme l’écrit Juliette Vion-Dury : « Le Nécronomicon est fascinant parce que mystérieux. Il devient « objet supposé savoir » parce qu’inconnu et muet, à jamais inaccessible, toujours désirable » [6].

Melmothia, 2017.

[1] Lettre du 3 octobre 1933, Selected Letters IV. Cité dans « Lovecraft et l’Esotérisme », sur le site L’œil du Sphinx : http://www.oeildusphinx.com

[2] The Magickal Revival, Kenneth Grant, éditions Muller, 1972.

[3] Cults of Cthulhu, Frater Tenebrous (Esoteric Order Dagon – EOD), Daath Press, 1987.

[4] Chaos Prêt à Cuire, Phil Hine, 1992-97, traduction française sur le site KAosphOruS : https://www.kaosphorus.net

[5] Necronomicon, liber septimus, Anonyme, Chronos Arenam / Alliance Magique, 2017.

[6] « Cthulhu », in Dictionnaire des mythes du fantastique, Juliette Vion-Dury & Pierre Brunel, Presses Universitaires de Limoges, 2003.