« Nous sommes motivés, moins par ce qui est juste, que par la nécessité de penser que ce que nous faisons est juste » — Leon Festinger

Si, durant les siècles passés, les accusations de messes noires et pactes avec le Diable ont jalonné l’histoire de l’occident, ces affaires s’inscrivaient largement dans un contexte de magie noire, les sorciers étant accusés de frayer avec les enfers dans le but d’obtenir des bénéfices ici et maintenant, quitte à y perdre leur âme ; cependant aucune « religion sataniste » n’existait en tant que telle. Il fallut attendre que le mouvement romantique fasse de l’ange déchu une figure attrayante pour qu’émerge, dans la seconde moitié du 20e siècle, cette chimère qu’est une église de Satan.

Mais se réclamer du diable n’est pas de tout repos. L’exercice implique de redéfinir l’éthique à la convenance de son culte, car ainsi que l’a souligné Ramsey Dukes : « personne à l’exception de quelques artistes excentriques et d’adolescents boutonneux en crise de décadence » ne décide de se vouer entièrement au Mal. Contrairement à l’image d’Épinal véhiculée par les médias, le satanisme ne se définit ni par une absence de morale ni par une morale à rebours, mais par une morale, disons, compliquée.

D’ailleurs il conviendrait plutôt de parler de satanismes, au pluriel. Car dès lors qu’il s’est autorisé à devenir une religion, le culte de Satan a explosé en de multiples et divergentes chapelles.

D’après son fondateur, c’est en 1948 qu’émergea le premier culte religieux sataniste, cependant les historiens tendent à revoir son ancienneté à la baisse pour le projeter une vingtaine d’années plus tard, à l’époque où Anton Sandzor LaVey créa sa propre Église de Satan.

Herbert Arthur Sloane, qui disait avoir été contacté par « Sathanas » à l’âge de trois ans, fut le fondateur d’un ordre au nom à rallonge, Our Lady of Endor : Coven of the Ophitic Gnostic Cult of Sathanas (OLOEC) dont la philosophie s’inspirait à la fois de la « tradition sorcière » telle que définie par Margaret Murray, des courants spiritualistes et du gnosticisme antique, prônant l’idée d’un univers créé par un mauvais démiurge, avec Satan comme libérateur et une sympathie particulière pour la figure du Caïn biblique. Selon Sloane : « Le satanisme consiste à s’opposer au culte de la puissance qui a conduit le cosmos à l’existence, en tant qu’esprit et matière, hors du domaine de l’esprit pur ». Autrement dit, comme le feront, des années plus tard, les adeptes de la Chaosophie, Sloane se contente peu ou prou de retourner la crêpe : Dieu est méchant, Satan est gentil.

Qu’il soit ou non le premier culte sataniste, l’OLOEC fut rapidement éclipsé par un ordre nettement plus médiatisé. L’Église de Satan fut créée le 30 avril 1966, année qui sera promue « an zéro du calendrier sataniste » par son fondateur. La légende veut qu’à cette occasion, Anton Szandor LaVey se soit rasé le crâne, après avoir repeint la maison familiale en noir, mais c’est un fait désormais connu que sa biographie est tissée d’aimables mensonges.

Or, cette église a poussé sur un paradoxe : son fondateur est athée. Il ne croit ni en Dieu ni au Diable, méprise les croyants, et aurait servi à un journaliste ce commentaire débonnaire : « si je n’avais pas créé l’Eglise de Satan, quelqu’un d’autre l’aurait fait ».

C’est donc « en creux », comme l’enfer baudelairien, que s’est bâtie la Church of Satan (CoS) née du rejet des religions monothéistes jugées hypocrites et prônant un hédonisme raisonnable. Car le Pape Noir ne prêche rien d’autre que la morale de papa épicée de quelques envolées égoïstes : le plaisir plutôt que l’abstinence, la vengeance plutôt que le pardon, etc., le tout sans débordement. Nous sommes loin de l’imagerie populaire de l’adorateur du diable sacrifiant d’innocents chérubins et des vierges diaphanes.

Lorsqu’il doit remplir les pages de sa Bible Satanique, une commande d’éditeur, LaVey choisit d’entrelarder le plagiat d’un livre dont le titre, « La force fait loi », résume tout l’argumentaire[1] avec les idées d’Ayn Rand, dont il est, comme nombre d’Américains, un lecteur convaincu. Papesse du libéralisme, cette Russe ayant fui le communisme dans les années 20, se fit le chantre du « droit individuel » et du capitalisme, rejetant l’altruisme et toute forme d’intervention de l’État comme étant un crime contre l’ambition personnelle. Elle est encore aujourd’hui l’idole incontestée de la droite américaine et des libertariens.

Sous le titre « révisionnisme pentagonal », LaVey propose à son tour son projet social, nettement plus interventionniste que l’utopie de Rand, basé sur l’ordre, l’eugénisme et le darwinisme social. Et son successeur, Peter Gilmore, de filer le projet : « Les satanistes sont particulièrement dégoûtés par le nombre d’activités criminelles qui abondent de nos jours et prônent donc un retour à la Lex Talionis romaine ; que la punition soit apparentée et proportionnelle au crime commis. Pour cela, nous aimerions voir l’instauration d’une force d’élite policière composée d’hommes et de femmes au sommet de leur condition physique et mentale, entraînés […] pour traiter avec la vermine qui fait de nos cités de véritables jungles bétonnées ».

LaVey bouche ensuite les trous du texte avec des formules magiques, ce qui ne peut qu’étonner après sa profession de non-foi. Les ouvrages suivants vont encore jeter le trouble, puisqu’on y parle abondamment de sorcellerie. La légende veut d’ailleurs qu’à la fin de sa vie LaVey ait réellement cru en Satan. Cet empilement de paradoxes, ajouté à une importante médiatisation, a donné lieu du côté du grand public à quantité de malentendus : l’Église de Satan est devenue synonyme de satanisme et la Bible Satanique, le livre de chevet obligatoire de tout « adorateur du Diable », rejetant dans l’anonymat d’autres groupes bien plus intéressants et actifs. Aujourd’hui, dès qu’un adolescent déséquilibré se retourne un ongle, il est de bon ton de fouiller sa bibliothèque pour chercher la fameuse Bible — qu’au final, personne ne semble avoir lue.

De l’intérieur, ces paradoxes sont gérés assez habilement par les dirigeants de l’Église qui ne se cachent pas de faire feu de tout bois. Ainsi que le souligne Ole Wolf, un ex-membre de la CoS : « Chacun peut trouver une ou deux idées séduisantes dans la Bible Satanique et ce, presque indépendamment de ses convictions personnelles, puisque le lecteur est encouragé à y prendre et y laisser ce qu’il désire ».

De nos jours, les satanistes athées défilent dans les rues pour défendre l’avortement et l’égalité des droits pour les homosexuels. Après les attentats du 11 septembre, l’Église a même proposé d’offrir un refuge aux musulmans persécutés, jouant finalement la seule carte possible pour une Église sans culte et un satanisme sans Diable, celle d’être un grain de sable dans les rouages d’une religion très envahissante aux États unis.

En cela, la CoS a réussi son pari de séduction. Mais très tôt, l’édifice a montré des fissures. En 1975, Michael Aquino, un officier de l’armée américaine, claque la porte de l’Église de Satan qu’il déclare « improvisée dans la hâte à partir de concepts vagues et mal assortis », pour aller fonder le Temple de Set (ToS), donnant ainsi naissance au premier courant sataniste théiste, à ce détail près que le dieu égyptien Set a pris la place de Satan.

Du point de vue de l’éthique, le ToS emboîte le pas à sa grande sœur : il n’est nullement question de sacrifier des animaux, encore moins des êtres humains, et il convient de respecter la loi. Les mots d’ordre en sont : individualisme, liberté sexuelle, rejet de la compassion considérée comme une faiblesse, etc. Par contre, les sétiens pratiquent la magie et le concept central de l’ordre est Xeper, un terme signifiant « devenir », symbolisé par un scarabée et renvoyant au processus par lequel l’individu parvient à la déification personnelle.

Refuser la soumission à la loi divine pour devenir soi-même un dieu semble être d’ailleurs le point le plus consensuel de ces groupes, dont les membres les moins inventifs s’épuisent en métaphores à base de moutons et de loups.

C’est que ces ordres satanistes modernes ont largement puisé leur inspiration dans un courant que les mauvaises langues ont très tôt assimilé à la magie noire : la Voie de la Main Gauche. Originaire du tantrisme et désignant des écoles intégrant dans leurs pratiques certains interdits de la « Main Droite » tels que la consommation de viande, d’alcool ou les relations sexuelles, l’expression « Main Gauche » fut employée pour la première fois par la théosophe Helena Blavatsky avec une connotation très péjorative. Bien d’autres lui emboiteront le pas, tels qu’Arthur Edward Waite, le catastrophique Dennis Wheatley et même Aleister Crowley, qui reprendront l’opposition Main Droite / Main Gauche de façon très caricaturale, au point qu’il faudra attendre les années 70 pour voir cette approche bénéficier d’une forme de réhabilitation :

« La théosophe HP. Blavatsky considérait la magie sexuelle comme immorale et perverse, par conséquent, elle a utilisé LHP pour caractériser les systèmes magiques qu’elle n’aimait pas et RHP pour caractériser ceux qu’elle appréciait, à savoir la Théosophie […] La plupart des organisations populaires occultes emploient ces deux expressions tout simplement pour identifier leurs orientations morales. Tout ce qu’ils considèrent comme « bon » est RHP et ce qu’ils considèrent comme « mauvais » est LHP […]. Pour compliquer encore l’affaire, il y a eu quelques organisations « sataniques » délibérément criminelles qui ont consciemment suivi ceux qui considéraient le LHP comme étant synonyme de pratiques dégénérées et destructrices. Ceci a bien sûr contribué à renforcer l’image religieuse classique du Satanisme et de la Magie Noire comme étant des pratiques néfastes.

[…] Le Temple de Set a généralement évité ce problème, la plupart du temps en étant très sélectif pour les admissions, mais également parce que « Satan » est populairement associé au « mal » alors que « Set » est très peu connu en dehors des cercles d’égyptologie. »[2].

Si, dans le tantrisme, la transgression des tabous passe par la consommation de poisson ou de grains frits, transposée à l’occident, elle portera plutôt sur la sexualité, l’exploration des côtés obscurs de l’âme humaine, la liberté et l’insoumission à Dieu. On peut ainsi lire sur internet : « la voie de la main gauche prône le recentrage sur le moi, la déification individuelle […]. Elle rejette toute notion de destinée ou d’entité supérieure à l’être ; chaque individu est son propre Dieu. La voie de la main gauche transforme le « que votre volonté soit faite » en « que ma volonté soit faite » »

Ce souffle très luciférien va permettre au satanisme de quitter le sillon du mal ordinaire pour celui d’un mal métaphysique ou symbolique. Ainsi que l’écrit Thomas Karlsson : « Certains lecteurs pourraient se montrer horrifiés devant les descriptions complexes que je donne des Qliphoth et du côté démoniaque de la Qabale, mais il est crucial que ceux-ci comprennent d’emblée que les forces sombres et malignes qui sont détaillées dans les mythes n’ont absolument rien à voir avec le mal gris qui fait régulièrement la une des faits divers, dans les journaux ou à la télévision.

Ce mal gris, comme je l’appelle et auquel nous devons faire face partout en ce monde, est principalement le fait d’individus frustrés et confus, de politiciens rendus fous par le pouvoir et enfin, de criminels incapables de refréner le moindre de leurs misérables désirs. Ce mal-là n’a, en réalité, absolument rien à voir avec le mal métaphysique que l’on rencontre dans les documents religieux […]. Le mal gris est humain, bien trop humain, alors que le mal métaphysique est noir comme la nuit et, par nature, parfaitement inhumain.

Les forces du mal que l’on retrouve dans les mythes constituent les rebelles, les adversaires, ainsi que les agents subversifs et précurseurs. Le mal métaphysique est à la fois dur et rutilant, comme le serait un diamant noir, et ses forces d’anéantissement aussi distantes que les trous noirs situés aux confins de l’univers. Il est à la fois acéré comme la lame d’un rasoir et aussi doux que de la soie »[3].

Le sataniste contemporain aura donc plutôt tendance à brandir le poing contre une certaine idée de Dieu, qu’à loucher sur sa voisine vierge avec des idées d’équarrissage. Ainsi, la Chaosophie affuble le Démiurge de tous les torts, à commencer par celui de nous avoir expédiés dans cette création imparfaite. Rien de nouveau, cependant, puisque l’idée vient de l’antiquité. D’ailleurs, d’une façon générale, la question du mal ayant été retournée dans tous les sens, à toutes les époques et par toutes les cultures, avec l’insistance d’une langue triturant une carie, il ne faut pas s’attendre à grand-chose d’inédit. L’innovation de la modernité réside surtout dans la naissance d’un satanisme « religieux » et dans sa dissolution dans d’autres courants. Car le Satanisme contemporain n’est pas demeuré centré sur la figure de Satan, ni sur la culture dite judéo-chrétienne. Il emprunte désormais à divers panthéons, se dissolvant volontiers dans le dark-paganism, le tantrisme, la goétie, la magie sexuelle, le luciférianisme, etc. Le développement d’internet a grandement favorisé ces mélanges, avec une dynamique de buffet chinois, inaugurant la naissance de courants hybrides, l’ensemble dessinant un véritable arc-en-ciel en matière d’éthique, plutôt que les cinquante nuances de noir qu’on aurait cru y trouver. Et bien malin qui pourra en dresser aujourd’hui une taxinomie cohérente en déterminant ce qu’il convient de ranger dans le tiroir « satanisme » et ce qu’il vaudrait mieux poser sur le côté — de préférence à gauche.

Bien qu’ils se plaisent à retourner la crêpe métaphysique, l’intérêt des satanistes et des adeptes de la Main Gauche se porte moins vers le « mal gris » évoqué par Karlsson que vers les interdits et les refoulés de nos sociétés. En premier lieu, la sexualité, et il convient de se rappeler qu’Aleister Crowley, qui n’avait rien d’un sataniste, a été taxé « d’homme le plus mauvais du monde » en raison ses mœurs très libres. Mais dans le domaine, les recrues ont peut-être une rame de retard, car à moins de faire preuve de beaucoup d’inventivité ou de tomber dans l’illégalité, il reste assez peu de tabous sexuels à explorer à notre époque. En d’autres termes, il n’est pas rare de rencontrer des sorciers rangés du côté sénestre pour revendiquer un droit à partouze que personne ne songerait à leur refuser.

Plus intéressante est cette idée d’aller fouiller les pulsions refoulées, les dénis et les interdits, afin de se réapproprier ce matériau que les spiritualités « lumineuses » prescrivent d’enterrer sous une chape de béton — avec, pour conséquence, l’inévitable retour du refoulé, à savoir la transformation de l’initié en « chevalier blanc », encloué dans le déni de ses propres zones d’ombre et prêt à dresser un bûcher à quiconque viendrait effleurer ce qu’il met tant d’énergie à oublier. Avec ses « tunnels de Set », Kenneth Grant s’est fait le pionnier de cette manière de spéléologie mystique consistant à explorer et transfigurer cette partie sombre de nous-mêmes (et de l’univers) trop vite rejetée au nom du « Bien ».

À l’heure actuelle, l’une des seules mouvances à revendiquer haut et fort sa tendresse pour une morale digne de la une d’un tabloïd est le sinistrement célèbre Ordre des Neuf Angles (ONA). Comme les membres de l’Église de Satan, ses adeptes revendiquent être les seuls vrais satanistes, mais avec davantage d’arguments puisque cet ordre encourage les activités criminelles et le sacrifice humain.

Fondé par le militant néonazi David Myatt dans les années 70-80, l’ONA promeut un satanisme radical, à l’opposé de cultes tels que l’Eglise de Satan ou le Temple de Set : « Du fait de la pléthore de satanistes d’opérette qui pullulent de nos jours, il est devenu nécessaire de se prononcer clairement […]. Dans le Satanisme authentique, le sacrifice est admis et considéré, en fait, comme nécessaire […]. Tout d’abord, il permet de tester la personnalité satanique d’un individu : tuer soi-même quelqu’un est une expérience qui forge le caractère et permet de développer certaines qualités. En second lieu, cela produit des bienfaits magiques. Troisièmement, cela permet de distinguer les satanistes d’opérette des vrais »[4]. Pour produire ces « vrais » satanistes et, à long terme une race de surhommes susceptible d’instaurer un imperium occidental et conquérir la galaxie, l’ONA propose un système d’entraînement dénommé Voie Septuple, chaque étape impliquant l’accomplissement de tâches difficiles, immorale et souvent dangereuses.

Nous voilà donc à l’autre bout de cet arc-en-ciel avec un ordre au positionnement éthique extrême, mais qui ne représente qu’une minorité au sein de courants déjà minoritaires.

Et pour clore ce rapide tour d’horizon, et peut-être clouer le bec à ceux qui se sentent obligés de s’égosiller dans les aigus dès qu’on parle de satanisme, laissons la parole à Alexander Dray :

« Les magiciens blancs de la Voie de la Main Droite cherchent à unir ce qu’ils sont, et ce qu’ils sont devenus par le processus de l’initiation, avec une forme vaguement définie de « conscience cosmique » ou de Dieu. Définitions précises mises à part, j’aimerais demander à ces adeptes à quoi ils pensent exactement lorsqu’ils accomplissent la magie censée les conduire à ce nirvana nébuleux. Le désir de se perdre soi-même dans quelque chose de plus grand est un acte d’égoïsme absolu, en tant que négation de la vie et refus d’assumer la responsabilité inhérente à la place de chacun dans le cosmos. Ce Grand Œuvre dans son ensemble s’apparente à une forme de paresse métaphysique monumentale et dérive d’une vision biaisée plaçant l’humanité au bas de la grande échelle cosmique. Pourquoi s’employer à atteindre l’immortalité lorsqu’il est tellement plus simple de faire du stop en espérant être pris par quelque chose qui a déjà atteint l’immortalité ? »[5]

Melmothia, 2017.

Notes :

[1] Might is Right, Ragnar Redbeard, 1890.

[2] RHP : « Right Hand Path », Voie de la Main Droite. LHP : « Left Hand Path », Voie de la Main Gauche. Michael Aquino, Black Magic. Cité par Alexander Dray, La Voie Infernale, à paraître chez Chronos Arenam (avril 2017).

[3] Thomas Karlsson, Qabale, qliphoth et magie goétique, Chronos Arenam, 2017.

[4] Hysteron Proteron – Les enseignements internes de l’ONA, 1992.

[5] Alexander Dray, La Voie Infernale, à paraître chez Chronos Arenam (avril 2017).