Dans un précédent article, j’ai brièvement traité la question des rapports entre la magie et les technologies numériques de notre époque. Mais ce que nous appelons la magie n’est que l’un des aspects de quelque chose de bien plus vaste : la Tradition.

Il est peu de mots plus difficiles à définir que celui-là ! Car en fait, on ferait mieux de lui ôter sa majuscule et de le mettre au pluriel. L’idée d’une Tradition unique, parfois appelée « la Tradition Primordiale » (avec emphase, s’il vous plaît !) est relativement récente, et s’est surtout développée au XIXe siècle, dans des courants maçonniques et martinistes. On en voit le résultat dans des mouvements comme la Société Théosophique, l’Ordre de la Golden Dawn, et l’Ordre Kabbalistique de la Rose+Croix, tous nés à la fin du XIXe siècle, à une époque où l’on croyait dur comme fer que toutes les traditions remontaient à un seul et unique courant. Bien sûr, ce courant, même s’il intégrait de multiples enseignements néo-platoniciens, s’exprimait en priorité au travers de la Bible et de la Kabbale, conçues comme une émanation presque pure de cette « Tradition Primordiale ».

Les recherches des cent dernières années ont bien montré que cette notion était purement imaginaire, et que s’il y a bien sûr eu de multiples emprunts et influences d’une tradition à une autre, on ne peut faire remonter les divers enseignements ésotériques du monde à une seule « Tradition », quelle qu’elle soit.

Et pourtant, il y a bel et bien une forme de pensée que l’on peut nommer « traditionaliste », selon laquelle il faut se référer à une « Tradition », source unique et seule garante de toute vérité. C’est une conception du monde très fréquente dans les milieux occultes ou ésotériques. Elle s’oppose au « progressisme », qui considère que les connaissances humaines s’accroissent et changent avec le temps.

Le progressisme, lui aussi, est une notion récente. Il naît avec les découvertes et les progrès scientifiques du XIXe siècle (un siècle fertile en révolutions !), qui ont tellement contribué à modifier le paradigme dans lequel nous vivons. La notion de Tradition Primordiale, tournée vers le passé, s’oppose ainsi dès sa naissance au progressisme, tourné vers l’avenir : tout comme s’opposent en astrologie Saturne, le Temps, mais aussi le Dieu de l’Âge d’Or, celui de l’unité de la tradition primordiale, et Uranus, la foudre qui surgit dans un ciel sans nuage, le révolutionnaire épris de liberté, porteur de tant d’espoirs pour l’avenir.

Notre époque semble résolument acquise à la philosophie progressiste. Tout semble devoir « progresser », s’améliorer, changer en acquérant toujours plus de nouvelles caractéristiques, en se débarrassant de ce qui est obsolète comme un serpent change de peau. Et ce, sur le plan sociétal comme sur le plan technologique : combien de temps gardez-vous votre téléphone portable ou votre ordinateur ? Et je ne parle même pas des modes vestimentaires.

Les occultistes, en fonction de leur tendance naturelle, vont se classer presque automatiquement dans le camp saturnien des traditionalistes, ou dans le camp uranien des progressistes. Mais tous vivent dans le même monde, et beaucoup se servent des mêmes données.

Dans le domaine des Runes et de la magie germano-scandinave, par exemple, que j’ai le bonheur de connaître plutôt bien, on a réellement deux visions : celle des traditionalistes purs et durs, qui refusent toute innovation et ne veulent que mieux comprendre la philosophie de leurs prédécesseurs d’il y a plus de mille ans afin de les imiter ; et celle des « modernistes », qui n’hésitent pas à adapter les données anciennes à leur vie actuelle, récupérant au besoin des éléments d’autres traditions pour en construire une nouvelle. Parfois, cette récupération se fait au profit d’idéologies politiques « identitaires », complètement étrangères à la tradition nordique. Quelle ironie que de voir ces gens, qui se prétendent traditionalistes, mettre au service d’idéologies modernes les mythes de Thor et d’Odin !

La même chose vaut pour l’astrologie, un autre domaine que je connais bien. Entre les traditionalistes, qui ne jurent que par le Tétrabible de Ptolémée ou les écrits de Manilius ou de William Lily (deux auteurs séparés par plus de 1500 ans…), et les modernistes, à l’affût du dernier astéroïde découvert (qui permettra de donner une interprétation tellement plus fiable de n’importe quel thème !), il y a un gouffre que rien ne peut combler.

On n’oubliera pas de penser à la magie : si certains demeurent des fidèles inconditionnels des Clavicules de Salomon ou des Elementa Magica (aussi nommé l’Heptameron) de Pierre d’Abano, avec leur vision du monde surannée et leurs instructions désuètes, d’autres piochent dans tous les systèmes qu’ils rencontrent, et développent des formes de magie originales : magie du Chaos, magie post-moderne…

Mais tous vivent dans le même monde : notre monde moderne, qui de plus en plus semble n’exister que par, et grâce à, l’informatique et les technologies numériques, les ordinateurs et les réseaux électroniques.

L’informatique est la preuve éclatante de la réalité du progressisme. Si l’évolution biologique des espèces n’est pas observable au cours d’une vie humaine, ni même de cent vies humaines, en soixante ans le poids des ordinateurs est passé de plusieurs tonnes à quelques centaines (pour les tablettes), voire quelques dizaines de grammes (pour les téléphones portables, qui ne sont pas autre chose que des ordinateurs).

C’est une situation paradoxale pour le traditionaliste : il vit, conceptuellement, dans un univers inamovible, immuable, intemporel ; mais il ne peut faire autrement que de vivre physiquement dans un monde qui ressemble à un train lancé à vive allure.

Comment faire pour concilier le rattachement à la « Tradition Pérenne », stable et (supposément) inchangée avec la réalité de la modernité progressiste ?

On peut prétendre que le progrès technologique n’a rien à voir avec les connaissances traditionnelles ; et que, quelles que soient les formes extérieures dans lesquelles nous vivons, l’Esprit, lui, reste identique. Mais voilà : ce n’est pas du tout le cas. Car il n’y a pas que les normes sociales ou la technologie qui changent. La philosophie s’est construite, peu à peu, accumulant des méthodes et des concepts coexistant les uns avec les autres. Les religions n’ont cessé d’évoluer, parfois en douceur, mais le plus souvent par des révolutions violentes, au cours desquelles le passé est extirpé de force ou transformé pour permettre la naissance d’une nouvelle forme de spiritualité. Qu’on songe au christianisme, à l’islam, au protestantisme, et même au bouddhisme, qui s’est heurté à l’opposition des hindouistes traditionalistes.

Les révolutionnaires d’une époque deviennent les traditionalistes de la suivante.

Et en réalité, il en va de même pour la « Tradition » ésotérique occidentale. Il fut une époque où elle s’identifiait aux Mystères : entre autres, ceux d’Isis, de Mithra, de Cybèle, ou de Sabazios ; de Samothrace ou d’Éleusis. Puis, les Mystères furent anéantis par la pression irrésistible du judéo-christianisme ; et peu à peu, la Tradition s’identifia à ce nouveau courant. À la Renaissance, grâce à la redécouverte des auteurs classiques, elle incorpora des éléments des Mystères et du néo-platonisme. C’est l’époque de Marsile Ficin à Florence. Mais on la nommait toujours « Tradition ». Elle avait composé avec la modernité, elle avait intégré les changements qui se produisaient autour d’elle.

Nous retrouvons cette aptitude à s’adapter aux changements de paradigme dans des mouvements ésotériques modernes, comme par exemple la Panergologie d’Arnaud Thuly : magicien confirmé, il n’hésite pas à employer les méthodes et les outils du paradigme scientifique pour aller plus loin dans la recherche ésotérique, ce qui peut-être permettra à terme une réelle intégration des traditions ésotériques dans notre nouvelle vision scientifique du monde.

Mais malgré des mouvements de ce genre, la crispation sur la « Tradition » est particulièrement caractéristique de notre époque. Elle n’est possible que parce que les archives numériques offrent au public l’accès à ces anciens documents auxquels les traditionalistes se rattachent. Si rares et difficiles d’accès autrefois, on les trouve aisément maintenant sur le Net. Et leur ancienneté leur confère une aura d’autorité. Un peu comme les religieux fondamentalistes se raccrochent à la certitude que leur texte fondateur est la parole même de leur divinité, certains voient dans les anciens grimoires, ou dans les écrits de Jamblique ou d’Éliphas Lévi (ou d’Aleister Crowley !) une référence absolue et surtout indépassable. La popularité de textes comme le Grimoire d’Armadel ou la Philosophie Occulte d’Agrippa en est une marque : l’ancienneté de ces ouvrages a autant à voir avec leur succès que leur indéniable qualité.

Si ces textes étaient demeurés inaccessibles, s’il n’y avait eu ni la presse à imprimer, ni les photocopieuses, les scanners, les fichiers informatiques et, surtout, le réseau internet, auraient-ils eu l’importance qu’ils ont maintenant ? Auraient-ils pu cristalliser de telle manière cette opposition entre traditionalisme et progressisme ? Non. Ils seraient restés la chasse gardée de quelques petits groupes élitistes, de quelques individus isolés. Qui sait si ces groupes et ces individus ne les auraient pas fait évoluer, de la même manière que les magiciens de l’Antiquité comme de la Renaissance ont intégré à leurs pratiques de nouveaux éléments au fil du temps ?

Les Papyrus Grecs Magiques, qui datent des premiers siècles de notre ère, associent sans difficulté des noms divins grecs, égyptiens, et juifs. Les magiciens de la Renaissance, dans un contexte on ne peut plus chrétien, font appel aux dieux planétaires gréco-romains. La Kabbale hébraïque a récupéré à la fois le concept babylonien des sept cieux et la décade pythagoricienne (qui est devenue le très célèbre Arbre de Vie…). Les traditions ne sont pas les choses figées, « cryogénisées », que certains imaginent. Elles s’adaptent ; elles changent. Elles transmettent sous des formes diverses un « esprit », une réalité spirituelle qui dépasse les contingences intellectuelles et sociales.

Paradoxalement, c’est l’existence même des technologies issues de la notion de progrès qui ont rendu possible l’idée que tradition était synonyme d’immobilisme. Pas à elles seules, bien sûr ; les « religions du Livre », avec leur insistance sur un texte unique de référence, y ont largement contribué. On trouve cependant dans la Bible deux phrases très intéressantes à ce sujet : « L’Esprit souffle où il veut » (Jn, 3, 5) et « La lettre tue, mais l’Esprit vivifie » (2Cor, 3, 6). Ceci devrait inciter les traditionalistes purs et durs à plus de souplesse. Car ce n’est pas la transmission des formes qui fait une tradition : c’est la fidélité à ce qu’elles véhiculent.

En ceci, comme en bien d’autres domaines, le numérique est un outil à double tranchant. D’un côté, il ne transmet réellement que les formes ; le reste dépend de l’interprétation qui en est faite. Pas étonnant, donc, que tant de traditionalistes se méfient à ce point de l’outil informatique (oui, oui, il y en a, j’en connais quelques-uns) : certains sont simplement hostiles à tout progrès, et d’autres savent bien que les formes ne sont rien sans l’esprit qui les anime. Et de l’autre, sans lui, combien de données précieuses se seraient perdues, ou seraient restées, précisément, aux mains d’une poignée d’individus ?

Ainsi notre civilisation moderne, basée sur les réseaux informatiques, présente-t-elle un double défi aux traditions : elle exige d’elles qu’elles soient capables de se renouveler, de se recomposer à la lumière du fruit de plus d’un siècle de recherches sur leur matière ; et en même temps elle les incite à se figer, à se scléroser en ne retenant que des formes passées, de plus en plus vides de sens pour nous et nos contemporains, dont la vie et la conception du monde n’ont pas beaucoup de rapport avec celles de nos ancêtres d’il y a seulement deux siècles. Uranus et Saturne sont engagés dans une lutte à mort.

Dans la mythologie, Saturne castre Uranus, le privant de son pouvoir de génération et de son influence sur le monde. Mais le sperme d’Uranus, en tombant dans la mer, a fécondé l’écume, et a donné naissance à Vénus-Aphrodite, l’Initiatrice éternelle. Qui sait ce qui peut naître de ce conflit ?